lundi 1 septembre 2014

La Bataille d'Icheriden - par Emile Carrey

L'utilisation des documents de ce blog est autorisée à condition de citer la source : larbaanathirathen.blogspot.com afin de conserver la traçabilité et la cohérence des données partagées. 

Texte extrait de "Récits de Kabylie"  d'Emile Carrey dont l'ouvrage complet est mis à disposition par le site http://miages-djebels.org/.

Note : En dépit de son aspect colonialiste souvent irritant, l’intérêt majeur de "Récits de Kabylie" est la précision quasi cinématographique de ses descriptions qui permettent, notamment pour cette bataille, de ressentir les ambiances, les tensions et mesurer la violence poignante des combats. (L. Ouar)

Le 2e régiment de la légion étrangère monte à l'assaut à Ischeriden, le 24 juin 1857
Aquarelle de Pierre Bénigni (selon sources web)
"Chapitre IV - III. Combat d'Ichériden.
- La 2e division, séparée en deux brigades, forte encore de près de 7,000 hommes, malgré les deux bataillons qu'elle laisse à Souk-el-Arba, quitte au point du jour les hauteurs d'Aboudid. Le général Bourbaki conduit l'avant-garde, composée de cinq bataillons ; le général Périgot guide l'arrière-garde, qui compte le même nombre de troupes. Des soldats du génie, armés de pioches et d'outils, de l'artillerie et des fusées, suivent les premières compagnies d'avant-garde. Le général de Mac Mahon commande les opérations ; le maréchal (Randon), escorté de son état-major, vient en suivre l'ensemble.

Une lieue et quart environ sépare le camp d'Aboudid de la montagne d'Ichériden, occupée par l'ennemi.
Des pitons successifs escarpés, mais sans vallées profondes entre eux, joignent ces deux positions l'une à l'autre, comme par une longue lame de scie à dentelures inégales, qui règne ainsi jusqu'au Djurjura rocheux. Sur la droite de cette crête sont des ravins et des contreforts abrupts, qui vont tomber dans une vallée principale, formant fossé-ceinture autour du territoire des Beni-Yenni.
Trois ou quatre villages soumis des Beni-Raten couronnent ces contreforts. Plus loin, sur le sommet d'une longue crête boisée, les gros bourgs des Yenni apparaissent étalés par masses rouges, sous leurs mosquées à minarets blancs, qui ressemblent à des phares ; puis, à l'horizon, dominant tout, le grand Djurjura, clairsemé de filons de neige, profile ses hauts rochers grisâtres, arides et droits, comme une muraille immense. A gauche, s'étendent les montagnes des Beni-Raten, puis des Fraoucen, couronnées de villages amis.

Par quelques échappées soudaines, on découvre la vallée du Sébaou, avec ses moissons jaunes et
les filets d'eau de son fleuve à demi séché. Le long des flancs escarpés de la longue crête qui mène à l'ennemi, le génie a préparé la route sur un parcours de 1,500 mètres environ ; le reste du chemin ne se compose que de sentiers kabyles à peine frayés. Des figuiers ou des blés presque mûrs couvrent toutes les pentes que des pieds humains peuvent atteindre.

Partout ailleurs, sur les sommets aigus des pitons ou sur leurs flancs à pic, sur les crêtes inégales et rocheuses, qui les joignent, des buissons de lentisques croissent sans culture, rabougris et clairsemés, montant à peine à la hauteur des genoux ; quelques frênes de hasard dessinent ça et là dans l'air leurs troncs noueux aux verts feuillages.

Sur presque tous les pitons, en avant d'Ichériden, sur les flancs et les derrières de l'armée, des groupes de Kabyles, sans armes, épars, sont debout, dans une attitude de spectateurs, et suivent tous nos mouvements d'un regard attentif. Des soldats, des officiers à cheval, des mulets, chargés de canons ou de cacolets, encombrent la route et les flancs des pitons.

Puis, comme si la pleine paix régnait, comme si la guerre avec ses bruits, ses ravages, ses morts en espérance, ne passait pas sur la montagne, des alouettes matinales gazouillent dans l'air ; des cigognes blanches, au vol pacifique, sillonnent l'azur des cieux ; la brise, imprégnée des rosées de la nuit, passe par souffles attiédis ; le ciel est clair et pur, sans un nuage ; l'aube s'est faite, et déjà les rayons inclinés du soleil levant dorent de leurs feux les cimes du Djurjura et les mosquées des Beni-Yenni. La nature entière se réveille souriante.

En avant de la montagne d'Ichériden, à 12 ou 1,500 mètres de son village, est un plateau étroit et découvert, qui s'étend presque parallèlement aux positions occupées par les Berbers. C'est là que le général de Mac Mahon concentre ses troupes pour le combat et dispose son artillerie, afin de battre en brèche les retranchements ennemis.

Les canons et les obusiers, traînés par des chevaux, sont amenés sur le sommet du plateau. Les pièces de campagne et les fusées sont placées devant, un peu au-dessous, plus près des Kabyles ; un léger rideau de tirailleurs, étendu devant elles, les protège.
Le maréchal, le général de Mac Mahon et leurs états-majors sont autour des pièces, attendant que les artilleurs aient disposé leurs batteries. Les positions ennemies sont éloignées de 8 à 900 mètres à peine, de face, à même hauteur que le plateau de l'artillerie.

Par la limpidité africaine de l'atmosphère, on les découvre sans lorgnette, à pouvoir compter leurs défenseurs. La montagne d'Ichériden, occupée tout entière par eux, s'élève isolée, à pic. Sur son sommet aigu, les maisons entassées de son village sortent comme des pigeonniers à toits rougeâtres, d'un bosquet d'arbres et de verdure.

A quelques cents mètres plus bas, à mi-côte, on voit un retranchement formant sur la montagne une ceinture sinueuse et saillante; à droite, partant de ce premier ouvrage, descend en zigzag, par lignes brisées, un contrefort naturel, rocheux, saillant ainsi qu'une arête vive et fortifiée de bout en bout à l'aide de barricades de bois amoncelés. Cette arête retranchée se termine, sur la vallée, par une sorte de bastion naturel en retour, qui couronne l'abîme, ainsi que le parapet d'une terrasse. La double ligne de ces retranchements forme, sur la montagne, comme un grand compas ouvert on face de l'armée. A droite, à gauche, règnent des précipices presque inabordables.

Derrière ces remparts naturels et fortifiés, sur les premières déclivités de la montagne, autour du village, sous les arbres, partout, on distingue des Kabyles en burnous blancs ; leurs fusils arabes aux longs canons polis brillent aux rayons du soleil levant. Tous sont debout sur leurs barricades, prêts, à découvert ; aucun d'eux ne se dérange à l'arrivée de ce formidable appareil d'hommes, de canons et de chevaux, qui vient s'étaler en face de lui, préparant la mort ; mais aucun ne tire encore : le Kabyle est pauvre, la poudre est chère sur ses montagnes ; tous gardent leurs cartouches pour des coups plus sûrs.
Sentinelles vigilantes, veillant sur les créneaux de la terre natale, on dirait qu'ils attendent l'agression !

Cependant tout est prêt ; le général de Mac Mahon donne l'ordre d'ouvrir le feu : une fusée part comme signal, et aussitôt l'artillerie tonne. Ses coups se multiplient : le sifflement strident des fusées se mêle au bruit des canons et aux lointaines explosions des obus. On suit de l'oeil, dans les airs, les projectiles des obusiers rayés, qui traversent l'espace comme des balles noires. Mais les fusées répandent des flots de fumée : sillonnant l'air ainsi qu'un long serpent dont le corps se dissout en nuées blanches, elles vont comme affolées, tombant partout. Leurs fumées enveloppent d'un immense rideau la montagne et la vallée. Le général fait diminuer leur feu.

La brise du matin disperse le nuage qu'elles avaient formé : l'horizon redevient limpide. L'artillerie continue de tirer : quelques obus vont éclater bien loin de l'autre côté d'Ichériden, en répandant en l'air un léger flocon blanc. Sur la montagne ennemie, au-dessus, au-dessous des retranchements kabyles, les projectiles fouillent le sol, et, quelques secondes après, on voit s'élever de terre un volcan de poussière grise : puis un bruit d'explosion lointaine retentit autour des entassements noirâtres des barricades ennemies.

Entre ces retranchements et le village, quelques burnous passent et s'effacent rapidement derrière des plis du terrain. Deux ou trois Kabyles, à cheval, regagnent les hauteurs d'Ichériden et disparaissent sous les bosquets d'arbres. Toutes les barricades kabyles semblent abandonnées ; les silhouettes blanches de leurs défenseurs ont disparu.

Le général Mac Mahon, de l'ordre du maréchal, fait cesser le feu de l'artillerie, et ordonne au général Bourbaki de se lancer sur Ichériden avec ses bataillons, par le point le plus abordable. Le plateau occupé par l'artillerie et les troupes se relie à la montagne d'Ichériden par une crête longue de neuf cents mètres environ, profonde de trois ou quatre cents, à dos étroit, creusé, garni de pitons successifs, formant comme une chaîne mal tendue de vertèbres inégales, comme l'arête de toit d'une maison dont le centre s'écroule. De chaque côté de cette crête, part un ravin profond, encaissé entre deux contreforts abrupts et boisés. Ces contreforts descendent comme d'immenses murailles de soutènement, de la montagne d'Ichériden et du plateau de l'artillerie ; ravins et contreforts, les uns et les autres vont se perdre, à gauche, sur les vallées des Fraoucen, à droite, sur les vallées des Yenni.

La brigade Bourbaki, le 54e de ligne et le 2e de zouaves en tête, descend, comme une avalanche, toute la pente de celle longue courbe. L'artillerie a fait silence, et le bruit des clairons monte retentissant ; sous leurs fanfares enivrantes, les bataillons vont rapides, gravissant les pitons escarpés, glissant aux flancs de la montagne; troupes noirâtres et mouvantes dont les armes scintillent sous le soleil.

Au moment où ils descendent le dernier piton de l'arête, qui va rejoindre la montagne ennemie, quelques coups de feu partent de leurs rangs pressés ; mais les barricades kabyles restent muettes, comme des murs abandonnés : pas un burnous ne paraît, pas un bruit, pas une fumée de feu, ne sort de leurs créneaux impassibles.

A cent cinquante mètres environ, au bas de leurs retranchements, est une rampe étroite, couverte de buissons à son extrémité basse, dénudée presque partout ailleurs, jusqu'au pied des retranchements de droite. C'est par cette rampe que passe le chemin montant vers Ichériden. Mais elle est tout entière sous le feu des deux barricades kabyles, qui la commandent et l'entourent de leurs ouvrages crénelés. Les 2e de zouaves et 54e de ligne, protégés jusqu'alors par des plis de terrain, arrivent à découvert pour gravir cette rampe et enlever les retranchements placés entre elle et le village.

Aussitôt un long hurlement rauque, sinistre comme une clameur de mort, s'élève des barricades ennemies; une ceinture de fumées les enveloppe; elles tirent de partout. Vainement des rangs des nôtres des coups de feu répondent : tous ceux qui apparaissent en avant, sous le feu des barricades, tombent. Vainement on voit des zouaves se détacher isolés du gros des bataillons, se glisser comme des serpents entre les buissons, s'avancer courbés à fleur de terre, puis, se redressant, courir à découvert sur le retranchement de droite : tous ceux qui s'avancent ainsi, tombent ! Vainement on distingue quelques officiers, s'élançant en avant de leurs compagnies, le sabre en l'air ! ils tombent... Par deux fois on voit l'un d'eux tomber, se relever, retomber, se traîner encore, puis rester ! Le feu de l'ennemi roule toujours, sans trêve. En avant des buissons, sur la terre jaunâtre, on compte les cadavres.

Quelques minutes passent ainsi, longues comme des heures d'attente. Enfin, sur la gauche du groupe entassé des nôtres, on voit se détacher une troupe, qui, l'arme au bras, sous le feu, ses officiers à cheval en tête, marche pour tourner les remparts ennemis par leur droite. Aux uniformes, à l'allure ferme et disciplinée du vieux reître, on reconnaît la légion étrangère.

Les barricades kabyles comprennent le nouveau danger qui les menace, et font feu sur la légion de tous leurs fusils. Elle monte impassible ; ses chefs la font profiter de chaque pli de terrain, pour la défiler des lignes de feux ennemis ; en quelques minutes, elle arrive sur le flanc des retranchements, ses officiers en tête toujours, court dessus sans tirer qu'à peine, et s'y répand victorieuse, tuant tous les Kabyles qui ont osé l'attendre.

Le mouvement de la légion, sa bravoure silencieuse et disciplinée ont terrifié l'ennemi. Les défenseurs de l'arête barricadée de droite, se voient incessamment pris sans retraite possible entre la légion, qui envahit triomphante les barricades de gauche, et les troupes placées au-dessous d'eux ; leur feu diminue, on les aperçoit fuyant de tous côtés, et descendant précipitamment la montagne.

Les zouaves se jettent en masse sur les retranchements de droite, y arrivent en même temps que les premiers soldats de la légion, qui redescendent déjà, poursuivant les Kabyles. Puis, tous ensemble, remontant vers Ichériden, comme une marée, disparaissent sous les arbres du village. Du haut du plateau de l'artillerie, on voit des bandes de Kabyles fuyant du côté des Beni-Yenni, par le Iong contrefort qui borde la vallée de droite ; leurs silhouettes hâtées se dessinent blanches sur l'arête aiguë de la montagne ou sur le versant boisé,
qui fait face au plateau. Quelques coups de canon, tirés sur un de leurs groupes, n'atteignent que l'air ou les déclivités du contrefort, et bientôt les derniers fugitifs disparaissent derrière les arbres et les rochers de leurs ravins inextricables.

La lutte, cependant, semble se prolonger autour d'Ichériden : les coups de feu ne cessent pas ; le maréchal quitte à la hâte le plateau occupé par l'artillerie, traverse le champ du combat, puis les barricades ennemies. Sur cette crête étroite, et jusqu'au pied des ouvrages de défense, des morts, des blessés, sont semés sur la route. Quelques corps rigides, entr'aperçus sous les broussailles, annoncent des cadavres ; des blessés sont assis par terre de tous côtés. Ça et là un chirurgien, agenouillé devant un homme aux vêtements sanglants, coupe d'un scalpel hâté les lambeaux d'étoffe qui cachent la blessure. Mais tant qu'il y a combat, on ne voit pas les morts ! Les coups de feu retentissent toujours. Chacun se hâte vers le sommet de la montagne, vers le village, car moins on se bat, plus on veut savoir et voir.

Ichériden et les arbres qui l'entourent sont occupés par les nôtres : le général Mac Mahon et son état-major y sont établis, surveillant de là tout l'ensemble des opérations. Surpris, débordé sur ses barricades, l'ennemi n'a pas osé se retrancher dans son village, et s'est rejeté sur tous les versants de la montagne, prenant pour lignes principales de retraite les contreforts qui mènent à la vallée des Beni-Yenni, et surtout un chemin sinueux allant d'Ichériden à Aguemoun-Izen, le dernier des villages Raten occupé par les contingents.
Le 2e étrangers et les zouaves poursuivent une partie des fugitifs dans cette direction ; mais, sur les deux côtés de cette route et autour d'Ichériden, des Kabyles sont dispersés, acharnés de défense, tirant de partout, sur la route et sur le village. Leur foule, incessamment accrue, peut se jeter entre Ichériden et l'avant-garde Bourbaki ; le général Mac Mahon envoie l'ordre de la retraite.

Dans tous les ravins on découvre des ennemis embusqués derrière les arbres ou les rochers, échangeant un feu incessant avec les soldats, qui garnissent en tirailleurs le village et les figuiers du sommet de la montagne. On ne voit point l'effet des coups de fusil des nôtres, mais ça et là quelques-uns des coups de l'ennemi portent : un soldat, le fusil à l'épaule, cesse de tirer et, sanglant, un peu pâle, va chercher l'ambulance ; un autre, assis contre un arbre, impuissant à marcher, attend avec calme l'arrivée des mulets. Quelques balles bruissent à travers les feuilles des figuiers. Les bruits de la lutte, l'atmosphère imprégnée d'une senteur de poudre, la vue des blessés, font monter au cerveau des aspirations de combat !

Cependant la 2e brigade arrive à son tour sur la montagne d'Ichériden ; l'avant-garde de la 1re brigade se replie sur le village que le gros des troupes continue d'occuper et de défendre. Le maréchal et les généraux ont choisi le bivouac ; le génie vient, avec des outils, pour retrancher les grand'gardes ; les mulets commencent déjà le transport des blessés. Le combat continue toujours, mais le feu de l'ennemi devient moins vif et la 2e division reste maîtresse de toutes les positions dominantes. Le maréchal retourne à Souk-el-Arba, pour rejoindre la division Jusuf, qui doit être campée devant les montagnes des Beni-Yenni, à portée du feu de l'ennemi.

Le retour d'Ichériden est triste.
Sous leurs arbres, au pied de leur village, quelques cadavres kabyles, épars, solitaires, gisent étendus dans leurs burnous blancs. Ils ont le visage à découvert, les traits contractés, les dents serrées par la colère ou la mort ; de ses mains crispées, l'un d'eux, un vieillard, étreint encore son long fusil, son dernier espoir. Victimes patriotiques de leurs croyances et de leur nationalité, tombées sur le sol sacré de la patrie !

Mais la fièvre du combat n'est pas assez calmée, la lutte est trop présente, le sang de la patrie française coule trop chaud ! la pitié et la justice pour l'ennemi, ne sont pas encore revenues. Iniquité de nos passions humaines ! ces cadavres font presque joie. C'est un triomphe et c'est une vengeance.

Plus bas, les retranchements kabyles s'élèvent déserts ou déjà gardés par les nôtres ; malgré les issues que nos soldats ouvrent de tous côtés, les chevaux ont peine à traverser ces fossés tortueux surmontés de remparts de pierres, de terres, de portes, de poutres de maisons, de troncs et de branches d'arbres, amoncelés en barricades, enchevêtrés entre les rochers. L'aspect seul de ces retranchements révèle le nombre et l'acharnement de l'ennemi, l'énergie meurtrière de sa résistance.
Le fond des fossés est piétiné comme par une armée : des taches de sang noircissent ça et là le sol poudreux ; des débris de cartouches sont répandus partout. Des meurtrières inégales et nombreuses garnissent les remparts : c'est de là que chaque Kabyle, ayant vue sur toutes les parties de la montagne, choisissant l'ennemi, tirait à son aise, à couvert, à canons appuyés.

Au-dessous de ces retranchements, à quelques cents pas, les blessés, les mourants et les morts des nôtres encombrent la route. Sur le bord du chemin, des cadavres sanglants, étendus sur le dos, sont rangés côte à côte. A droite, à gauche, des mourants sont couchés, la figure déjà bleuie, les yeux vitreux, regardant sans rien voir, presque sans mouvement. L'un est à demi relevé, soutenu passif, sous le chirurgien qui le panse. Un autre soulève et tend tour à tour un bras, comme pour repousser la mort. Un troisième écoute sans comprendre le murmure de l'aumônier, qui s'agenouille sur lui. Tous sont couverts de sang : de tous côtés des blessés assis, déjà pansés, attendent leur tour de départ. Sur la route on en rencontre d'autres, cheminant lentement ; quelques-uns sont à pied, le bras en écharpe, presque souriants, certains de guérir. Mais la plupart vont portés sur les cacolets, pâles, sanglants, gémissants de souffrances, ou silencieusement résignés, assis, la tête penchée, le corps vacillant de faiblesse, malgré le trainglot qui les soutient : ou couchés, les jambes étendues, immobiles, déjà morts peut-être !

Alors, fort ou faible, habitué ou non des champs de bataille, chef ou soldat, pendant toute la route, chacun fait silence. Indifférent de son cheval et du chemin qu'il suit, chacun regarde ce navrant spectacle, sans pouvoir détourner ni ses yeux, ni son coeur. Les ivresses de la lutte et du triomphe sont dissipées : les nécessités de conquête pâlissent, effacées sous le sang qui coule ; l'âme, justement attristée, prend ses pensées au-dessus des raisonnements, des patriotismes, des fatalités égoïstes de nos passions humaines.
On ne voit plus que les blessés, les morts et les deuils que porte la guerre ! Mais la guerre est la guerre !

Cependant le maréchal et son état-major arrivent à Souk-el-Arba. Peu à peu, le temps, ce fossoyeur fatal de toutes nos sensations humaines, le temps couvre de ses minutes amoncelées les images sanglantes des blessés disparus. Leurs noms, leurs souffrances, leur nombre, circulent de bouche en bouche : chacun donne son récit et son fragment d'histoire, chacun s'informe des incidents de la lutte ; car, si borné que soit un champ de bataille, nul ne peut tout voir et tout savoir par ses yeux.

Un combat est une grande arène sur laquelle des hommes luttent à mort, par centaines de groupes. Chaque combattant ne voit que lui-même et son ennemi, à peine ceux qui l'entourent, et il voit, à travers le prisme de sa passion. Ceux qui regardent sans combattre, voyant mieux et de plus haut, embrassent l'ensemble de la lutte; mais les incidents isolés, les noms des vainqueurs, le chiffre des blessés leur échappent, et ce n'est qu'après le combat, peu à peu, jour à jour, qu'ils peuvent récolter assez de récits, d'impressions, de renseignements divers, pour espérer d'avoir trouvé la vérité. Par la vivacité de la défense et le chiffre de nos pertes, le combat d'Ichériden est l'un des plus considérables des combats divers qui se sont donnés en Algérie. 3 à 4,000 Kabyles, composés des hommes les plus énergiques de Ia Kabylie, largement pourvus de munitions, étaient retranchés derrière des barricades habilement construites.

L'étendue restreinte du terrain d'attaque, ne permettait pas de lancer contre eux de nombreux bataillons. En une heure, 2,400 hommes, engagés à découvert sur un terrain difficile, ont délogé l'ennemi de toutes ses positions et emporté le village qu'il défendait.
Le pieux fanatisme avec lequel les Kabyles enlèvent leurs blessés et leurs morts rend impossible l'évaluation exacte de leurs pertes. Mais 67 cadavres des leurs, trouvés soit derrière leurs barricades, soit dans les ravins de la montagne le jour même du combat et les jours suivants, témoignent des pertes subies par eux. Parmi les nôtres, 44 hommes tués, dont deux officiers ; 327 blessés, dont 32 officiers ; en tout, 371 hommes hors de combat, ont payé ce triomphe de leur sang.

L'importance relative de cette perte, la plus considérable de la campagne, s'explique par différentes causes.

Le nombre et l'acharnement inattendus des Kabyles d'abord. Contrairement aux avis de leurs transfuges, recueillis par le bureau de direction politique, la position d'Ichériden était défendue par un ennemi nombreux. C'est la tête de chemin de la seule crête continue, qui mène de Souk-el-Arba au Djurjura. Afin d'arrêter l'invasion de leur territoire, les guerriers d'élite de toutes les tribus insoumises, placées entre Ichériden et le rocher, s'y étaient réunis pour tenter un effort suprême.

Viennent ensuite, comme causes secondaires, la force des positions kabyles, qui, flanquées à droite et à gauche de précipices difficiles, furent attaquées de front par des hommes à découvert ; la témérité audacieuse de notre nation et surtout des zouaves, qui, par tradition comme par caractère, se lancent sur l'ennemi sans le regarder jamais ; enfin le dédain singulier des Kabyles pour l'artillerie et surtout pour les fusées, dédain que, après la soumission, les Menguillet eux-mêmes expliquaient avec des gestes intraduisibles. « Fusées, disaient-ils, pères du hanneton ( Soit à cause d« sifflement des fusées, qui ressemble à un bruissement d'ailes, soit à cause de son tir irrégulier et par suite souvent ïnoffensif : par ces deux ressemblances réunies peut-être ? ), fumée » beaucoup. Macache morto (pas de morts) ».
« Canons ! boum, boum ! bruit beaucoup. Mais passer dans l'air par-dessus les têtes. Kabyles couchés à terre et rire. Macache morto ».
« Fusils francezes ! bono. Balles grosses font grands trous et vont loin, loin. - A chaque blessure, Kabyles blessés, Kabyles morts. Fusils besef morto (les fusils font beaucoup de morts). »

L'honneur de la journée d'Ichériden revient avant tous à la légion étrangère. Son mouvement, ordonné au plus fort de l'action par le général de Mac Mahon, la bravoure disciplinée de ses soldats, la direction habile de ses officiers, le colonel Chabrière, le commandant Mangin, les capitaines Hariotti, Poggi, etc., ont décidé l'issue du combat. Avec la loyauté généreuse qui règne presque toujours au sein des masses, l'armée entière lui en impute l'honneur. Pendant les jours qui ont suivi Ichériden, le 2e zouaves, en passant devant la légion étrangère, s'est arrêté à plusieurs rencontres pour l'acclamer, puis la remercier de la voix et de la main ; comme des preux d'un autre âge, au sortir d'une passe d'armes, acclamaient jadis un rival de gloire, comme un homme de coeur remercie toujours quiconque l'a secouru.

Les Kabyles aussi apportent à la gloire de la légion leurs naïfs témoignages. Après la soumission des Beni-Yenni, l'un d'eux, racontant sa présence au combat d'Icheriden, ajoutait : « C'est le mouvement de vos longues capotes qui nous a fait quitter ; sans quoi vous ne seriez pas montés, et nous allions descendre jusque sur vous. Mais quand nous avons vu ces roumis, qui montaient pour tourner nos retranchements, sans même répondre à nos coups de feu, alors nous sommes partis. »
« Depuis que vous êtes sur le Sébaou, dit un autre, un Beni- Idjer, je me suis battu à tous les combats : j'étais chez les Menguillet, il y a deux ans ; chez les Beni-Raten, à Afensou ; à Ichériden l'autre jour : nous étions ennemis. Aujourd'hui ma tribu est soumise, je suis l'ami des Français. Comme à un ami, dis-moi quel était ce diable enchanté, qui marchait à cheval en tête des tiens à lchériden. Je lui ai tiré deux coups moi-même ; tous nous le visions ; nous étions plus de mille tirant sur lui. Nous voyions nos balles soulever la terre autour de son cheval, par poussières. Il avançait toujours. Donne-moi son nom, pour que je le garde. »

Et ce nom, qu'on lui donne et que toute l'armée pourrait donner à la suite de ce récit, est celui du commandant Mangin de la légion, qui, jusqu'au pied des retranchements ennemis, est resté en
tête de son bataillon, à cheval, sous le feu, en pleine cible, sans une blessure, sans que son cheval même ait été touché. Le plus souvent, pour les soldats surtout, le hasard seul révèle ces faits glorieux ; car ce n'est jamais par les échappés de ces dangers que les dangers sont racontés. Comme si leur conscience satisfaite suffisait à leur légitime orgueil, les hommes de devoir semblent s'ignorer eux-mêmes et ne parlent que des vertus des autres. C'est le commandant Mangin, qui raconte à tous la conduite du capitaine Mariotti, de son bataillon, monté le premier sur les barricades d'Ichériden, saisi par les Kabyles, entraîné sur un ravin, et là, sauvé à grand'peine par ses soldats, avec ses vêtements en lambeaux, teints de sang ennemi. C'est le capitaine Mariotti, qui, sans parler de lui-même, raconte les dévouements de ses hommes et fait connaître MM. Mori-Ubaldini, sergent, Pielroviz, Van-Leyden et Ceuleman, soldats, qui l'ont sauvé. Puis lorsque, plus tard, le maréchal, rencontrant par hasard le capitaine, le félicite sur sa conduite en lui disant : « II faut ménager votre vie, monsieur Mariotti : c'est la seconde fois ; en 1856, vous avez été cité pour une semblable audace ; vous vous ferez tuer quelque jour » « Oh ! monsieur le maréchal, répond le capitaine ; cette fois il n'y avait pas de danger ; mes soldats étaient derrière moi. »

Noble parole, qui peint d'un seul trait cette légion d'hommes dévoués sans limites au drapeau qu'ils ont choisi, aux chefs qui les guident, à la foi jurée ; toujours au premier rang du travail ou du combat, et cependant toujours au dernier rang des pompes triomphales ; étrangers au pays qu'ils servent, étrangers les uns aux autres, sans passé comme sans lendemain, bien souvent sans nom ; pauvres émigrants qui vendent leur sang, parce qu'il faut manger ici bas : mais qui le versent sans le marchander, sans fanfares bruyantes,
sans l'épargner jamais.

Quant aux deux autres corps engagés dans cette journée, le chiffre de leurs pertes révèle l'acharnement meurtrier des Kabyles. Quatorze officiers, dans les deux bataillons de zouaves et sept dans le bataillon du 34e , tués ou blessés à la tête de leurs troupes, témoignent des courageux efforts des officiers. Le génie, les services administratifs et médicaux, le train, ont été ce qu'ils sont toujours : des hommes de devoir. L'artillerie, suivant les colonnes partout, s'est approchée successivement jusqu'à deux cents mètres des retranchements kabyles, et a eu douze hommes hors de combat.

L'état-major, sous le feu sans cesse, à cheval, à découvert, n'a échappé que comme par miracle aux balles ennemies. Le général de Mac Mahon, seul atteint, n'a reçu qu'une contusion légère. Le général Bourbaki a eu un cheval tué sous lui, en s'élançant sur les retranchements en avant des zouaves ; tous les chevaux de leurs officiers d'état-major ont été plus ou moins atteints par les balles.

Sans importance immédiate, quant à ses résultats matériels, puisqu'il n'a entraîné que la prise isolée d'un village, le combat d'Ichériden a produit sur la Kabylie tout entière un effet moral considérable. 
Sa montagne retranchée était la tête de route des chemins du Djurjura, le rendez-vous des tribus insoumises et de tous les révoltés des tribus soumises, le dernier champ de bataille d'une résistance générale des Berbers. La défaite de ses défenseurs, en laissant la route ouverte à l'avalanche chrétienne, a porté l'effroi dans toutes les populations du Djurjura, et a été l'ébranlement définitif de la grande Kabylie.

A partir de ce jour, l'armée expéditionnaire n'a plus trouvé devant elle que des résistances partielles de tribus, de villages ou d'hommes isolés, mais aucune réunion générale de contingents divers représentant, comme à Ichériden, la cause commune de la religion et de la nationalité kabyles.
Il y a parmi les tribus berbères un préjugé d'honneur national, qui empêche chaque tribu, chaque famille, chaque homme, quelque faible qu'il soit, de courber devant un ennemi, sans avoir eu sa journée de poudre. Le combat d'Ichériden est la journée de poudre de la race berbère contre la France."
Emile Carrey - Récits de Kabylie - 1857

dimanche 27 juillet 2014

Fort-National vu par Paul Lancrenon - 1906

L'utilisation des documents de ce blog est autorisée à condition de citer la source : larbaanathirathen.blogspot.com afin de conserver la traçabilité et la cohérence des données partagées.



Les quelques clichés présentés ici ont été pris par Paul Lancrenon (1857-1922), militaire et photographe amateur. 

Originaire de Bezançon, c'est à son entrée dans le corps expéditionnaire de Tunisie en 1881 qu'a lieu son premier contact avec l'Afrique. 

En parallèle de sa carrière militaire, il pratique la photo en amateur et organise de nombreuses expéditions photographiques, essentiellement en Europe où il réalise de nombreux clichés objet de publications et prix divers. Les 4000 clichés de son fonds photographique sont conservé aux archives photographiques. 

C'est entre 1906 et 1908 qu'il sillonne le Maghreb, rapportant une série de photos dont sont tirées ces 6 clichés originaux de Fort-National . La totalité des photos d'Algérie sont consultables ici

Les légende des photos reprennent les titres originaux de P. Lancrenon.

Un point de vue particulièrement rare de l'Eglise depuis la Rue d'en Haut et montrant l'abondance d'arbres dans la ville au début du 20eme siècle. 

Cette photo intitulée "Vue sur Taourirt Amokrane" est prise de la Caserne située sur les hauteurs du Fort et montre surtout en premier plan le magasin à poudre dont il existe peu (ou pas) de témoignage photographique de cette période. Les autres bâtiments du Fort apparaissent sur des cartes postales.
Ce petit édifice solide dont les murs font 1m d'épaisseur est l'un des seuls à avoir été conservé et rénové au sein de la Caserne.

Sur la route menant à Fort-National, le village d'Azouza maintes fois photographié.




sources // pour en savoir plus :
-> biographie Wikipédia : "Un voyageur et photographe amateur prolifique"
-> archives photographiques : Paul Lancrenon 
-> archives photographiques : Série de photos sur l'Algérie
 -> site sur les photographes d'Afrique : Photographes d'Afrique, 1840 -1944 :
 -> un aperçu du livre "L'Algérie des premiers photographes 1850 - 1910" par Mohamed Sadek Messikh

mardi 1 juillet 2014

Porte d'Alger - 17 octobre 1963

L'utilisation des documents de ce blog est autorisée à condition de citer la source : larbaanathirathen.blogspot.com afin de conserver la traçabilité et la cohérence des données partagées.

"FORT-NATIONAL, ALGERIE : Des enfants se rassemblent pour regarder des soldats en manœuvre dans cette ville de la zone rebelle de Kabylie. De nombreuses troupes ont été mutées dans le Sahara depuis le début des combats entre Algériens et Marocains à la frontière. Les négociations de Marrakech, Maroc, destinés à un cessez-le feu ont échoué ce 17/10 selon Radio Alger, alors que les combats en sont à leur 4e jour consécutif. UPI TELEPHOTO (United Press International)"





La légende fait référence au conflit algéro-marocain "La Guerre des Sables".
lien wiki : http://bit.ly/VyoNxq
vidéo : http://bit.ly/1mKMoVH 




Inventaire des archives militaires de l'armée de Terre de Vincennes

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Place de Fort National 

1 H 603 
Article 1 Généralités : création du Fort Napoléon. (1857)
Article 2 Fortifications : armement et défense de la place ;
construction de blockhaus, magasin à poudre, mur d’enceinte ;
installation de lignes téléphoniques, paratonnerres ; bornage des
zones de fortifications. (1857-1928)

1 H 604-605/1 
Article 3 Bâtiments militaires et casernements : bâtiments
militaires, magasins à munitions, gymnase, locaux disciplinaires,
cellules de correction, ambulances cholériques ; réparations de
dégâts causés par les ouragans et tremblements de terre ;
améliorations à l’hôpital militaire, casernes Voirol et Rullière ;
alimentation en eau des places et des bâtiments militaires ;
éclairage extérieur et intérieur des bâtiments ; aménagement de
jardins, champs de tir, paratonnerres. (1857-1937)

604 Collection...................................................... 1857-1891
605 Idem............................................................... 1892-1937

1 H 605/2 
Article 4 Marchés pour l’exécution des travaux : marchés pour
fournitures, entretien des places et des bâtiments. (1862-1937)
Article 5 Comptabilité des travaux. (1872-1904)

1 H 605/3-606/1 COMMANDEMENT DU GÉNIE 

25
Article 6§1 Domaine militaire ; échange de bâtiments et terrains
entre les services des domaines, du génie et de l’artillerie ;
cessions. (1864-1939)

605 Collection...................................................... 1864-1888
606 Idem............................................................... 1890-1939

1 H 606/2 
Article 6§2 Domaine militaire : délimitation et bornage des
terrains militaires. (1864-1904)

1 H 606/3-607 
Article 6§3 Domaine militaire : location d’immeubles, affermages
de terrains militaires ; concession du sous-sol de certaines
fortifications pour le passage d’égouts et de conduites d’eau.
(1860-1941)

606 Collection...................................................... 1860-1896
607 Idem............................................................... 1896-1941

1 H 607/2 
Article 7§1 Servitudes défensives : classement des postes
militaires ; délimitation des zones de servitudes. (1864-1933)
Article 7§2 Servitudes défensives : construction de bâtisses
spéciales, baraques, puits dans les zones de servitudes.
(1879-1940)
Article 8 Travaux mixtes : travaux de routes ; alimentation en eau
de la ville ; régime des champs de tir. (1868-1939)
Article 9§1 Service du génie : décisions ministérielles ;
délibérations du comité. (1858-1912)
Article 9§2 Service du génie : ordres laissés par les inspecteurs
généraux. (1875-1924)

lundi 9 juin 2014

Fort-National vu par René Prouho

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" C’est sous le voile noir de son appareil photographique en bois et soufflet de cuir qu’il attendait les meilleurs moments pour cadrer des scènes de vie ..."


Fort-National, la Rampe Maréchal - René Prouho - env. 1920/30

C'est au hasard de recherches de cartes postales que j'ai découvert 3 clichés fabuleux de Fort-National. 
La signature figurant au bas des cartes, "Prouho", était familier puisqu'elle apparaît sur de nombreuses cartes particulièrement belles. 
Ces photos couleur sépia étaient frappantes par leurs points de vues inhabituels et témoignaient d'un sens de la recherche esthétique, d'une forme de curiosité et d'audace dans la composition qui m'ont donné envie d'en savoir plus sur ce photographe. 

Fort-National, la Rampe Maréchal - René Prouho - env. 1920/30
Fort-National, la rue Randon - René Prouho - env. 1920/30

C'est naturellement sur le site de sa ville natale "Courson-Les-Carrières" que j'ai trouvé une biographie hommage, mais aussi sur une page du quartier d'Alger "Hussein-Dey" fier de ce pionner de la photo, puisque c'est là qu'il avait établi son atelier.
Ce double hommage de chaque côté de la Méditerranée reflète cette passerelle qu'il a été entre 2 mondes.

Biographie sommaire : 
René Prouho (1879 – 1970) était un de ces soldats photographes qui ont contribué par leur passion, à constituer une documentation précieuse sur les villes et les populations durant les premières décennies de la colonisation. 

Né à Courson-Les-Carrières, une petite ville de Bourgogne, il s’installe à Alger, quartier Hussein-Dey en 1911 où il s’établit comme photographe professionnel après avoir exercé plusieurs petits métiers en France.
Mobilisé en 1914 dans une unité territoriale de Zouaves, il intégra le Service Photographique de l'Armée d'Orient et réalisa plusieurs clichés de guerre sur le front d'Orient : Dardanelles et Balkans.
Une Caravane traversant un village du Sud - René Prouho - 1925



De retour en Algérie, il réalise des milliers de clichés lors de nombreux voyages à travers tout le pays entre 1918 et 1930. Ce qui lui vaut une médaille d'or à Grenoble en 1925 pour sa collection artistique "L'Afrique" dont voici un cliché.
On y retrouve son originalité dans le cadrage et les contrastes, différents de ce qui se faisait à l'époque.

René Prouho, dans les Dunes - 1925 
En 1930, il quitte Hussein Dey, effondré aprés la mort de son fils, et vend son fond photographique à Jean Combier (son imprimeur et éditeur des photos "Combier-Macon" / "CIM") qui continuera d’exploiter ses photos signées  « Prouho » jusqu’en 1962.

Ses pellicules et tirages argentiques sont archivés au musée national de la photographie de Chalon, au « Service historique de la Défense » du Fort de Vincennes, à Londres, à Athènes, au Vatican, et au musée Cantini de Marseille consacré à l’art du XXe siècle.

sources // pour en savoir plus :
  -> site de sa ville natale : "René Prouho, un zouave bien discret... ce coursonnais" 
 -> site de l'Hussein Dey : "Un pionnier d'Hussein Dey dans la photo"
 -> site sur les photographes d'Afrique : Photographes d'Afrique, 1840 -1944 :
 -> un aperçu du livre "L'Algérie des premiers photographes 1850 - 1910" par Mohamed Sadek Messikh




mercredi 12 février 2014

L'Ecole des Arts et Métiers de Fort-Napoléon et de Dellys

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L'école des Arts Métiers de Dellys fut construite en remplacement de l'école fondée à Fort-Napoléon en 1866 et détruite en 1871 lors de l’Insurrection Kabyle. 

C'est au hasard d'une recherche sur Dellys que j'ai trouvé des photos de l'Ecole des Arts Métiers qui m'ont servi pour reconstituer ce qu'à dû être celle de Fort-Napoléon, pour laquelle il n'existe pas d'archives graphiques. 

L'école des Arts et Métiers de Fort-Napoléon - 1866 à 1871

Fondation :
L'ouverture de cette école s'inscrivait dans la politique indigène des Bureaux Arabes, dont l'un des objectifs était d'apporter "progrès et émancipation aux indigènes" et se traduisit sur le terrain par la création d'écoles arabes-françaises, comme celle de Fort-Napoléon.

On apprend dans un article de X.Yacono sur les Bureaux Arabes que la création de l'école des Arts et Métiers de Fort-Napoléon était l'initiative d'Adolphe Hanoteau, commandant supérieur du cercle militaire en 1860 puis en 1866


"C’est le commandant Hanoteau qui, dès 1860, avait eu l’idée de fonder une « école d’artisanat » où l’on apprendrait à travailler le fer et le bois et qui fonctionnerait sous la forme mutualiste : elle fabriquerait des objets utiles et les bénéfices que procurerait leur vente seraient répartis entre les élèves sous la forme d’une solde."

Ce n'est sans doute pas un hasard que ce projet basé sur l'enseignement de l'artisanat ait été initié par ce polytechnicien qui avait consacré aux Kabyles, deux ouvrages essentiels : "Poésies populaires de la Kabylie du Djurdjura, texte et traduction" en 1867, et " La Kabylie et les coutumes kabyles" en 3 volumes publié en 1872, en collaboration avec Aristide Letourneux, conseiller à la Cour d'appel d'Alger.
Portrait d'A. Hanoteau (source BNF - Gallica)
Exemplaire de "La Kabylie et les coutumes kabyles" réédité par Bouchène en 2003

à la Bibliothèque du Musée de la ville de Tizi-Ouzou (mai 2013)



Localisation :

D'aprés les archives du CAOM, les travaux de l'école débutèrent en 1862 au lieu dit "La pépinière" et furent achevés en 1866 (La Conquête de la Kabylie, JP. Frapolli)

Un plan d'ensemble de Fort-National publié dans "L'Insurrection de la Grande Kabylie en 1871" du Colonel Robin montre une localisation approximative de l'Ecole au Nord du Fort.



Dans le fonds d'archives de Fort-National, l'Ecole des Arts Métiers n'est mentionnée que sur un plan de 1881 (10 ans après sa destruction...) avec l'indication d'un chemin allant vers la route d'Afensou et bifurquant immédiatement sur la droite, en descendant vers les groupes scolaires.



Descriptions de l'Ecole des Arts et Métiers de Fort-Napoléon :

Extrait tiré d'un exposé destiné au Sénat, décrit l'école en 1867 :

"ECOLE DES ARTS ET MÉTIERS DU FORT-NAPOLÉON. — Une école des Arts et Métiers a été créée au Fort-Napoléon, au cœur même de la Kabylie, afin d'enseigner le perfectionnement des arts industriels à ces populations éminemment intelligentes. Ouverte depuis deux mois à peine, cette école compte déjà quarante-cinq élèves qui étonnent leurs maîtres par leur intelligence et la rapidité de leurs progrès : ils fourniront bientôt des ouvriers capables de réparer et de confectionner l'outillage des usines, notamment des moulins à huile, qui se multiplient dans la circonscription de Dra-el-Mizan. [in: Exposé de la situation de l'empire, présenté au Sénat et au corps législatif : février 1867 / Ministère des affaires étrangèresAuteur : France. Ministère des affaires étrangèresÉditeur : Impr. de Dupont (Paris)Date d'édition : 1867"

Extrait étoffé tiré de "L’Insurrection de la Grande Kabylie en 1871", par le Colonel Robin : 
"Une des principales charges de la commune subdivisionnaire de Dellys a été la création et l’entretien de l’école des Arts et Métiers de Fort-Napoléon. Cette école construite sur un mamelon à 600 mètres en dehors de l’enceinte du Fort, avait été agencée de manière à recevoir 80 élèves.Le personnel de l’école se composait d’un directeur, qui était le capitaine du génie Damarey, d’un gérant, de 2 chefs d’ateliers, de 3 sous-chefs, d’un instituteur et d’un concierge.Les élèves étaient partagés en deux divisions, celle des ouvriers en fer et celle des ouvriers en bois.La durée des études était de 3 ans.Les ouvriers en fer passaient successivement aux ateliers de forge, d’ajustage et de serrurerie ; les ouvriers en bois passaient de même successivement aux ateliers de sciage, de charpenterie, de menuiserie, de tour et de charronnage.
Atelier de Fer - Ecole de Dellys - 1908 (source Delcampe)
Atelier de Menuiserie - Ecole de Dellys (source Delcampe)
En outre des travaux manuels, les élèves recevaient une instruction théorique comprenant la langue française, la lecture, l’écriture, le calcul, la grammaire, le tracé des ouvrages exécutés dans les ateliers, la pratique des épures de charpente ou autres.Les cours étaient interrompus pendant la durée du jeûne du ramadan, ce qui donnait un mois de vacances.A la fin des trois années d’études, chaque élève recevait un certain nombre d’outils de sa profession.
Les élèves devaient être âgés de 15 ans au moins et 25 ans au plus ; leur admission était prononcée par le général commandant la division. Les indigènes de toute la province pouvaient y être admis ; le prix de la pension, qui était de 500 francs, était payé par les communes subdivisionnaires.Une décision du général commandant la division, du 8 décembre 1868, avait répartir entre les communes subdivisionnaires autres que celle de Dellys la charge de 40 bourses ; si les communes subdivisionnaires ne trouvaient pas de titulaires pour les bourses qu’elles payaient, le général commandant la division en disposait à son grè.
Les élèves de l’école des Arts et Métiers appartenaient en grande majorité au cercle de Fort-Napoléon et même à la tribu des Béni-Raten. On pouvait admettre des élèves européens ; il y en avait 4 dans les derniers temps de l’école.Les élèves recevaient un salaire journalier de 1fr. 05 sur lequel on prélevait 5 centimes pour la masse ; ils devaient se loger et se nourrir à leurs frais. Les étrangers qui ne trouvaient pas à se placer dans des familles indigènes pouvaient être autorisés à loger à l’établissement et il était pourvu à leur nourriture au moyen d’une retenue sur leur salaire.Les élèves de chaque division classés les premiers recevaient un supplément de salaire de 10 centimes ; le nombre des hautes payes ne pouvait pas dépasser 6 pour toute l’école.
Les jeunes Kabyles sont intelligents et adroits et on a pu facilement en faire de bons ouvriers ; malgré cela les résultats obtenus n’ont pas été en rapport avec les dépenses que l’école des Arts et Métiers a occasionnées. On avait voulu faire grand et on avait installé des machines-outils mues par vapeur dont les élèves n’avaient aucune chance de se servir une fois sortis de l’école ; or, le charbon venu de France et transporté à Fort-Napoléon revenait à des prix fantastiques.
D’un côté, il faut le dire, la plupart des élèves n’avaient aucun désir, une fois sortis de l’école, d’exercer la profession qu’ils avaient apprise ; les parents les avaient fait admettre à l’école dans le but de s’attirer la bienveillance de l’autorité française. Un grand nombre de jeunes gens des Beni-Raten avaient trouvé avantageux d’obtenir sans trop de peine un salaire d’un grand par jour qu’ils n’auraient pas trouvé à gagner ailleurs.
[…] On comptait sur le temps pour éclairer les Kabyles sur les avantages qu’ils pourraient tirer d’une bonne instruction professionnelle qui leur permettrait de trouver du travail dans les ateliers européens ; mais le temps a manqué, l’école ayant été détruite pendant l’insurrection.
Pendant les quatre ans qu’elle a fonctionné, elle a produit un certain nombre de bons ouvriers qui ont répandu dans les tribu l’usage d’outils plus parfaits et les procédés de  travail qui leur ont été enseignés."
 La question de la réouverture d'une école professionnelle à Fort-National fût évoquée lors des sessions des Délégations Financières Algériennes, par la "Section kabyle", en la personne de M. Ouar Amar, délégué pour Fort-National. En voici l'extrait :




L'école des Arts et Métiers de Dellys - 1877 

Après la destruction de l'Ecole de Fort-Napoléon, la ville de Dellys - seul centre administratif et militaire important proche d'Alger - fut choisie pour recevoir une nouvelle école professionnelle.  

L'école des Arts et Métiers fut construite sur un plateau à l'Ouest de la ville.

Entrée principale de l'Ecole des Arts et Métiers de Dellys
Ecole des Arts et Métiers de Dellys - La Direction et les bureaux
 "Le 31 mai 1877 une délibération du conseil municipal de DELLYS mit à la disposition de l'état le terrain nécessaire et une participation financière de 50.000 F. La construction fut confiée aux Services des Ponts et Chaussées bâtiment et logement de direction, réfectoires, dortoirs, salles de cours, amphithéâtre, laboratoire avec matériel d'enseignement, vastes ateliers avec outillage, force motrice et éclairage électrique, pour assurer aux élèves par trois années d'études, une culture générale et professionnelle." (source : alger-roi.fr )

Le projet pédagogique de l'Ecole des Arts et Métiers de Dellys évolue vers des formations plus techniques qu'artisanales et devient l'Ecole Nationale d'Apprentissage de Dellys à partir de 1883.
Les promotions successives de l'ENP continuent de faire perdurer la mémoire de cette école dont on peut mesurer l'importance par les nombreux sites d'archives qui lui sont consacrés et qui témoignent de l'esprit particulier de cette grande Ecole.
Le Musée de l'Ecole






Transformations subies par l'Ecole dans les années 50/60
avec la suppression des toitures en tuiles au profit de toitures terrasses
et construction de nouveaux bâtiments. 
Le site Alger-roi donne un historique détaillé de l'école et de son organisation interne. 
Le forum Dellys partage des documents rare comme des bulletins, des médailles, des objets fabriqués, etc..

Les Fortins de Taguemount et Imaïsseren - 1892

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Fortin d'Imaïsseren - au dessus de la Daïra
Octobre 2013 
Un fortin militaire est un ouvrage défensif associé à une place fortifiée.
Édifié en un point stratégique, le plus souvent sur un sommet, il sert de poste d'observation avancé.

Les deux fortins défensifs de Fort-National furent projetés à partir de 1875 (source archives militaires) suite à l’insurrection Kabyle de 1871 et au remaniement de la citadelle.
Le fortin d'Imaïsseren (transcription française d'Imanseren) , situé au dessus de l'actuelle Daïra, permettait de contrôler la route d'Alger.
Le fortin de Taguemount, vers Aboudid, permettait de contrôler la route de Michelet et du Djurdjura.

Ils étaient dénommés ainsi car le fortin d'Imaïsseren se situait sur l'ancien village d'Imanseren, qui s'y trouvait avant qu'il ne soit saisi par l'Armée colinale et ses habitants contraints à l'exil vers des villages voisins, et à l'actuel "Imanseren" (source : témoignage d'un villageois)
Le fortin de Taguemount, lui a été bâti aux environs du village de "Taguemount Ihaddadene".



Ces deux édicules existent toujours et sont à présent des ruines à peine perceptibles dans le paysage, certainement voués à une destruction prochaine.
Les habitants les appellent "Tebana". 

Un 3e fortin fut construit quelques années plus tard, en contrebas de Fort-National et à une distance médiane entre les 2 grands fortins. Plus petit et plus discrètement implanté dans le paysage,  il faisait office de modeste poste de garde (article à venir)

LE FORTIN D'IMAISSEREN 
Fortin d'Imaïsseren au premier plan.
CPA 1910/20 - Edition du Petit Kabyle.

Ci dessous une vue intérieure du fortin côté Daïra, avec une silhouette donnant l'échelle. La pièce est un carré d'environ 5,50 m de côté.
En cliquant sur l'image vous pouvez accéder à une vue dynamique à 360° de l'intérieur (©lahloucherif - oct. 2013)


PLANS D'ORIGINE 
On reconnait sur la coupe ci dessous, la porte d'entrée du fortin et les 4 meurtrières de la photo précédente.
Coupe du Fortin de Taguemount
D'après plans des Archives Militaires de Vincennes / Fort-Napoléon Projet pour 1893 - le 15 décembre 1892
La porte d'entrée est située à env. 3m du niveau du sol extérieur.
Le sol intérieur avait un renfoncement central où se trouvaient les coffres à munitions et des banquettes sur les côtés pour les lits de camps des soldats. Ce creux existe toujours et apparaît sur les photos récentes.

L'épaisseur des murs large et pentue à la base pour solidifier la tour, diminue à chaque niveau afin d'alléger la construction.
Le plancher de la terrasse est fait de poutrelles métalliques à voûtains (petites voûtes en briques) comme dans la plupart des constructions coloniales de Fort-National.

Une échelle permettait d'accéder au niveau de la terrasse où se trouvent les espaces de la cuisine, le magasin pour les denrées alimentaires et les latrines.

Sur les plans on peut remarquer les nombreuses meurtrières. Les 2 angles saillants permettent de couvrir les façades en cas d'attaque et augmentent la vision latérale depuis le fortin. Dans la réalité, les angles saillants ont été construits sur les angles opposés à ce qui était prévu en plan.
Plans du Fortin de Taguemount
D’après plans des Archives Militaires de Vincennes / Fort-Napoléon Projet pour 1893 - le 15 décembre 1892
Ces plans, dont la légende détaille la fonction des espaces, laissent imaginer ce que devait être un tour de garde dans ces postes de surveillance. 
On y retrouve également le souci du détail des ingénieurs du Génie, mêlant les impératifs militaires à la réalité triviale des besoins humains : même les WC, à la turque, sont représentés sur la coupe avec le réseau d'évacuation vers une fosse et son regard de visite. 

Vue extérieure du Fortin d'Imaïsseren
Oct 2013
Vue intérieure du Fortin d'Imaïsseren
Gauche : le plancher s'est effondré à l'emplacement de la citerne
Droite : trou laissé par l'effondrement de l'angle saillant

LE FORTIN DE TAGUEMOUNT
Le fortin de Taguemount, situé sur la route d'Aboudid au dessus de Tizi n'Semlal est implanté sur des terrains en voie de densification , et à proximité d'un château d'eau, ce qui lui donne une configuration singulière.
Il est dans un état de délabrement encore plus avancé que son jumeau, puisque toute la partie supérieure est effondrée.
C'est un lieu qui toutefois conserve toute l'affection des jeunes habitants notamment, pour qui il a été le lieu de promenades, entre copains ou en amoureux, pour plusieurs générations ....

Photo prise en mai 2014 depuis une habitation voisine - © Lynda Ouar

Photo prise en mai 2014 depuis une habitation voisine - © Lynda Ouar
Le fortin de la Daira est l'un des édifices que nous avons ciblés pour une valorisation patrimoniale.
Sa position de point culminant à l'entrée de la ville offrant un panorama sur la région et sa taille relativement petite (8x8x8m) rendent l'intervention maîtrisable financièrement.L'objectif étant de requalifier les espaces tout en conservant son héritage architectural et paysager.

Le fortin pourrait accueillir un espace retraçant l'histoire de la région, ou autre lieu à vocation culturelle. L'aménagement de ses accès constituerait une promenade-découverte qui désenclavera ce site.